Négocier avec l'UE, c'est défendre les intérêts de la Suisse. Non? Les choses ne sont pas si évidentes.

Imaginez la situation suivante: vous avez un problème avec quelqu'un et vous prenez un avocat pour négocier avec la partie adverse. Celle-ci n'est pas un ennemi, mais c'est un adversaire et, de toute manière, elle a d'autres intérêts, une autre vue des choses que vous, sinon il n'y aurait pas de conflit. Et comme vous, votre adversaire veut gagner.

par Markus Somm, rédacteur en chef de la "Basler Zeitung"

Vous parlez longuement avec votre avocat. Il prétend avoir bien intégré votre position et il prend des notes. Il a bien écouté – du moins vous en avez l'impression. Il a donc compris et il se met en rapport avec l'avocat de la partie adverse. Il lui dit: Nous avons tel et tel souhait et nous aimerions négocier.

Chose étonnante et à peine croyable, l'avocat de la partie adversaire répond: Nous voyons les choses autrement. Nous ne voulons pas ce que vous voulez. Et que fait alors votre avocat dont vous réglez sans rechigner les notes d'honoraires, elles aussi étonnantes? Il hoche la tête et revient vous voir pour vous dire: La partie adverse ne veut pas. Donc, nous ne pouvons rien faire. Et c'est la fin des négociations. Vous avez perdu.

Feriez-vous confiance à un tel avocat? Ne lui retireriez-vous pas immédiatement le mandat? Poser ces questions, c'est y répondre.

Avant que le Conseil national ne viole la Constitution fédérale, avant qu'une majorité de parlementaires fasse comme si elle appliquait l'initiative contre l'immigration de masse, une Suisse officielle paniquée avait fait demander à Bruxelles si l'UE pourrait éventuellement accepter cette "préférence nationale light" que l'on s'apprêtait d'accepter en ignorant superbement ce que le peuple et les cantons ont inscrit il y bientôt trois ans dans la Constitution fédérale. Ces Messieurs-Dames de Bruxelles ont longuement réfléchi, pesé tous les arguments, pris des notes, ont bien intériorisé le problème pour dire finalement: Mmmh, ce n'est pas encore tout à fait ça, probablement… Et la Suisse officielle est presque morte de peur et d'effroi. Mais on pourrait sans doute arranger les choses, n'est-ce pas? Demandez au Parti radical-libéral. Il a sûrement une idée.

La nostalgie de Bruxelles

Cela fait des années que la Suisse engage des diplomates qui agissent comme l'avocat ci-dessus. Ils s'envolent vers Bruxelles et annoncent à la partie adverse: Notre mandant, notre souverain veut ceci et cela. Bruxelles réfléchit et finit par répondre: Nous ne voulons pas cela. Après cette violente altercation nos courageux diplomates rentrent à la centrale et annoncent: Bruxelles ne veut pas. Donc nous ne pouvons rien faire.

Je n'invente rien. Des confidents de conseillers fédéraux influents (qui ne font pas partie de l'UDC) racontent en douce les mêmes histoires. Comme celle-ci: lorsqu'il s'agissait d'obtenir de Bruxelles une renégociation de l'accord de libre circulation des personnes, les diplomates suisses ont commis des erreurs de débutants comme on n'en rarement observées à ce niveau. En particulier, ils ont fait constamment comprendre à Bruxelles que jamais ils ne quitteraient la table en risquant la résiliation des accords bilatéraux. C'est pourtant un principe élémentaire de la tactique de négociation de ne jamais dévoiler ses intentions. De toujours agir comme si on pouvait quitter à tout moment la table de négociation. En réalité "nos" représentants comprenaient mieux la position de Bruxelles que celle de leurs propres chefs à Berne – et ils n'ont pas permis à la "partie adverse" d'en douter. On se demande pourquoi ils n'ont pas été directement salariés par l'UE. La situation serait plus claire. En d'autres termes, ces "diplomates" n'ont jamais bluffé, ils se sont toujours comportés en angelots innocents qui croient en la bonté des humains. Ils ont fait preuve d'une naïveté telle qu'on a du mal à croire qu'elle fût sincère.

Ces diplomates dont la majorité ont cru au moins une fois dans leur carrière que la Suisse aurait dû adhérer à l'UE (et dont la majorité le croient toujours), ces diplomates n'ont jamais représenté la Suisse.

Ces mêmes confidents qui ont l'oreille de conseillers fédéraux disent aussi qu'il est absolument impensable que l'UE résilie les accords bilatéraux. Car 28 Etats devraient chacun faire la même chose. Et comme ces confidents des conseillers fédéraux sont très proches de ceux-ci, nous savons aussi notre gouvernement le sait très bien.

Négociateur en chef pour qui?

Notre diplomatie prétend défendre les intérêts de la Suisse alors qu'elle a depuis longtemps rejoint le camp adverse. La preuve, si elle était nécessaire, a été fournie une fois de plus le 30 septembre 2016 par Jacques de Watteville, l'actuel négociateur en chef avec l'UE. A la question du quotidien zurichois "Tages-Anzeiger" pourquoi la Suisse continue de négocier un accord-cadre institutionnel alors que celui-ci n'a aucune chance en politique intérieure, Jacques de Watteville a répondu (traduction de l'allemand):

"La Suisse a besoin de sécurité du droit et d'accès au marché. Les règles de l'UE se développent constamment. Pour que nos entreprises puissent continuer d'exporter sans obstacle dans l'UE, nous devons adapter les accords aux dispositions actuelles. Nous avons besoin à cet effet d'un accord qui tienne compte de manière dynamique de ce développement du droit. De plus, nous n'avons toujours pas accès à tous les secteurs du marché."

Un diplomate de l'UE n'aurait pas pu mieux exprimer les souhaits et les vues de l'UE. De Watteville dissimule cela en faisant comme si la Suisse dépendait d'un accord-cadre, alors que c'est l'UE qui insiste pour en conclure un, pas la Suisse. De Watteville inverse la situation. Il embrouille son chef et les citoyens suisses qui lisent ses déclarations. A la fin du compte, le lecteur doit en retirer l'impression que nous devons être reconnaissants à l'UE de nous offrir un accord-cadre.

Ce qui nous dérange et ce qui rend cet accord difficilement acceptable en politique intérieure, c'est justement cette reprise "dynamique" des règles de l'UE, un joli mot pour dire soumission. De Watteville, l'élégant acrobate verbal, fait comme si nous pouvions en profiter alors que c'est le contraire qui est vrai. Cet accord n'est absolument pas dans notre intérêt; il est uniquement dans celui de l'UE qui veut être libre de modifier comme bon lui semble les règles sur lesquelles nous nous sommes mis d'accord par contrat. Nous n'avons bien entendu pas ce droit.

L'UE est un propriétaire qui change tous les jours le contrat de location sans avoir à demander l'avis du locataire. Un jour le loyer augmente, un jour la belle-mère du locataire s'installe dans la maison, un autre jour on change les clefs et finalement le locataire dort dans la maison de jardin.

L'UE veut "développer" toutes les règles et lois concernant le marché intérieur sans que la Suisse, son gouvernement, son parlement, son peuple n'aient un mot à dire. Cela nous convient-il? Nous n'aurons plus à nous poser cette question lorsque nous adapterons nos lois pour faire plaisir aux bureaucrates de Bruxelles. Nous devrons tout simplement le faire. Et nous nous en réjouissons.

Voilà l'impression que nous donne notre négociateur en chef quand il parle ainsi en public, quand il indique on ne peut plus clairement à l'UE de quel côté il aimerait bien être, quels souhaits il comprend véritablement. Cet homme échoue avec enthousiasme dans sa mission. Voilà pourquoi en l'espace de trois ans nous n'avons strictement rien obtenu de Bruxelles. De Watteville est un avocat qui travaille bénévolement pour la partie adverse. Il est temps de changer d'avocat.

markus.somm@baz.ch

Première publication: "Basler Zeitung", 1er octobre 2016

06.10.2016 | 302 Aufrufe