La signification des études économiques vantant l'UE

Plusieurs études demandées par la Confédération ont paru ces dernières semaines pour annoncer un sombre avenir à la Suisse au cas où elle ne se plierait pas aux injonctions de Bruxelles concernant la libre circulation des personnes et le "rattachement institutionnel".

Les auteurs de ces études ont la prétention de calculer à la virgule près pour les vingt ans à venir les pertes en produit intérieur brut que subirait la Suisse d'ici à 2035 au cas où les accords bilatéraux avec l'UE seraient résiliés.

Ces études surprennent par certaines argumentations et surtout par l'omission de faits importants qui, de l'avis des auteurs, ne jouent quasiment aucun rôle pour le développement économique. Nous prenons position sur cinq de ces "facteurs prétendument sans influence":

Risque de résiliation

Ces études partent de l'hypothèse que les accords bilatéraux soient résiliés vers l'an 2018 si la Suisse ne se soumet pas aux exigences de de Bruxelles en matière de libre circulation des personnes et de rattachement institutionnel à l'UE.

Cette situation inventée de toutes pièces suscite déjà les premières interrogations. Rappelons en effet que si l'UE souhaite résilier les accords bilatéraux avec la Suisse elle doit obtenir l'aval de ses 28 Etats membres, donc de pays dont au moins 10 ont pris ces derniers jours des mesures entravant massivement la libre circulation des personnes pour se défendre contre les flots de migrants déferlant sur le sud de l'Europe. Cette dizaine d'Etats, à laquelle s'est récemment jointe l'Autriche, ont-ils été exclus de l'UE pour avoir agi à leur propre guise? Ou les auteurs de ces études grossièrement pessimistes imaginent-ils que la Suisse puisse sortir par pur masochisme de contrats qui prévoient explicitement la possibilité d'ouvrir de nouvelles négociations?

Base de toutes les relations économiques

Pourquoi les auteurs taisent-ils obstinément le fait que les rapports économiques entre la Suisse et l'UE reposent principalement sur l'accord de libre-échange conclu en 1972? Et que jamais ni l'UE, ni la Suisse n'ont sérieusement envisagé, voire exigé la résiliation de cet accord?

Une cliente solvable

Les auteurs de ces études aux relents de fin du monde ne soufflent mot non plus du fait que certains accords bilatéraux – en particulier celui sur les transports terrestres – apportent de grands avantages à plusieurs pays UE et sont même indispensables à la survie des grandes entreprises de transport agissant au niveau européen.

Ces auteurs s'adonnent-ils à l'illusion que seuls quelques fonctionnaires de Bruxelles décident de l'existence des rapports économiques entre l'UE et la Suisse? Oublient-ils que l'économie suisse et plus particulièrement quelques entreprises helvétiques font incontestablement partie des clients les plus intéressants d'importantes sociétés sises dans l'espace UE? Depuis de nombreuses années l'économie suisse achète beaucoup plus de marchandises et de services dans l'UE qu'elle en exporte dans cette zone. Face à une économie mondiale hésitante, les entreprises suisses sont donc des clients bienvenus, parce que solvables, d'entreprises UE. Même en Europe, les affaires sont conclues entre fournisseurs et clients et non pas par la grâce de quelques fonctionnaires enfermés dans des dogmes idéologiques. Les acteurs qui comptent, ce sont des chefs d'entreprise et des producteurs d'une part, des acheteurs de services et de marchandises, d'autre part. Comment les bureaucrates de la Berne fédérale et leurs apôtres dans des associations économiques peuvent-ils penser un seul instant que des entreprises produisant des marchandises et des services, visant le succès commercial, versant des salaires, finançant et amortissant des investissements n'ont d'autre but que d'énerver et de chasser des clients précieux et solvables jusqu'à ce que ceux-ci s'adressent à des concurrents dans d'autres régions du monde?

Celles et ceux qui s'attendent à ce que la mauvaise humeur de quelques bureaucrates bruxellois puisse déterminer l'action économique de la Suisse et des entreprises helvétiques durant les vingt années à venir n'ont manifestement rien compris aux mécanismes d'une économie dépendant de l'offre et de la demande.

L'UE toujours florissante ?

Mais les auteurs de ces études mettant en garde contre la désobéissance de la Suisse face aux diktats de Bruxelles avancent encore une hypothèse bien plus douteuse, à savoir celle d'une UE présentée comme une association économique florissante et dont la marche vers le succès se poursuivrait sans discontinuer durant les vingt années à venir.

Ces chercheurs qui ont la prétention de faire des pronostics crédibles pour les vingt années à venir oublient les événements qui ces vingt dernières années ont bouleversé l'économie mondiale et aussi européenne alors que strictement personne ne les avait prévus: le collapsus économique de plusieurs pays "tigres" d'Extrême-Orient vers le changement de millénaire, les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et leurs conséquences, la crise des subprime aux Etats-Unis, l'extension de la crise américaine à l'Europe et l'ébranlement des places financières, le surendettement massif de plusieurs Etats UE et les atteintes portées d'en haut à la stabilité de la monnaie européenne. Tous ces événements n'auraient donc aucune influence sur le développement économique de l'Europe?

Ces prévisionnistes autoproclamés croient-ils sérieusement que l'effondrement du système Schengen/Dublin, que l'invasion de masse qui déferle sur l'Europe amenant des migrants du Proche-Orient et d'Afrique noire peu enclins à l'effort et exploitant au maximum les appareils sociaux occidentaux n'a aucun effet sur le développement économique de l'Europe?

Crise du surendettement

Ces prévisionnistes payés par la Confédération croient-ils sérieusement que la crise du surendettement qui attend toujours une solution n'influence pas le développement économique de l'UE? Pourquoi refusent-ils de s'interroger sur les effets d'une alimentation sans borne des marchés financiers européens par un Mario Draghis actionnant sans gêne la planche à billets pour faire voltiger les milliards? Ne voient-ils donc pas que l'économie européenne ne touche pas à ces milliards gratuits et qu'elle ne s'en sert absolument pas pour ses investissements?

Ces prévisionnistes de fin du monde pensent-ils sérieusement que l'on peut écarter d'un geste de la main le refus des épargnants maltraités par des intérêts négatifs de participer à la création de capital d'investissement sur des bases saines?

Depuis des années les producteurs de dettes pratiquent joyeusement leur politique des intérêts zéro pour sauver des Etats en banqueroute et poussent ainsi à la ruine les caisses de pension et autres assurances vieillesse et vie dont le bon fonctionnement dépend des intérêts du marché. Comment ces prévisionnistes par la grâce du Conseil fédéral peuvent-ils simplement passer sous silence des développements aussi dangereux?

Conserver la capacité d'agir!

Ou ces prévisionnistes n'ont-ils pas reçu pour mission de reproduire la réalité, mais ont-ils bien plus été chargés de semer la panique par leurs annonces pessimistes afin de rendre le peuple suisse plus obéissant face à Bruxelles?

La réalité est que le développement actuel, mais surtout le développement des années à venir est marqué par des incertitudes extrêmement difficiles à évaluer. Comment agissent les chefs d'entreprise, comment devrait agir l'Etat devant ces perspectives d'avenir incertaines?

En premier lieu, tant les chefs d'entreprise que la Suisse comme pays doivent veiller à conserver leur capacité d'agir afin de pouvoir prendre des décisions qui servent leurs propres intérêts, qui répondent à leurs propres besoins. Accepter dans une telle situation de se rattacher institutionnellement à ce colosse qui, prisonnier d'un centralisme anti-européen qu'il s'est lui-même imposé, est la principale cause de la crise actuelle est sans doute la plus mauvaise des variantes actuellement à disposition.

La Berne fédérale veut imposer à la Suisse le "rattachement institutionnel" à l'appareil UE moyennant un accord-cadre qui n'est pas encore au point. Cet accord-cadre enlève à la Suisse toute capacité d'action autonome dans sa législation et soumet la Suisse aux juges étrangers de la Cour de justice UE qui peuvent même prononcer des sanctions contre la Suisse. C'est précisément pour conforter cette politique de soumission que le Conseil fédéral a commandé ces études qui nous font voir un avenir en rose dans les bras de l'UE.

Compte tenu du développement économique et politique réel, la Suisse doit avant tout sauvegarder sa capacité d'agir de manière autonome en fonction de ses intérêts. Si elle accepte de se laisser ligoter par Bruxelles moyennant un accord-cadre institutionnel, elle perd cette capacité d'agir – donc son avenir.

Ulrich Schlüer

28.04.2016 | 445 Aufrufe